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POINT DE VUE

Les flops de la proptech : ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain

Henry Buzy-Cazaux

Elles sont déjà loin, ces années où toutes les start-up des nouvelles technologies étaient inconditionnellement adulées, où elles levaient autant de fonds qu'elles le voulaient et au-delà, et où elles semblaient périmer les entreprises de l'ancien monde. Leurs fondateurs et dirigeants ne manquaient d'ailleurs pas d'arrogance, souvent jeunes et enclins à cette faiblesse, tous néanmoins intelligents et innovants. Cette période est révolue pour quatre raisons majeures. D'abord, la fin de l'argent facile, avec l'avènement de l'inflation, ensuite le gâchis entraîné par des erreurs de gestion qui ont précipité plusieurs d'entre elles dans la déchéance, aussi l'insuffisante valeur ajoutée, enfin les progrès des sociétés classiques pour se hisser à un niveau de performances numériques honorable, quasi compétitif avec les sociétés digitales. Face à ces échecs, plus emblématiques que nombreux rapportés à la totalité des start-up, la communauté immobilière est tentée de se gausser.

Et on comprend qu'elle cède à cette tentation, en particulier lorsque les acteurs concernés ont témoigné envers elle d'agressivité, pas seulement commerciale mais également verbale. Certes, elle a su riposter, jusque dans le champ judiciaire, mais on ne peut lui demander l'aménité ni l'indulgence. On peut même comprendre que voir passer dans la rivière le corps de ses ennemis la réjouisse. Oublions ces considérations : elles ne sont pas nobles et surtout ne mènent nulle part. Plus exactement, elles conduisent à deux erreurs : jeter le bébé avec l'eau du bain en quelque sorte, et considérer que la Proptech est une sorte de bulle ou de mode, et confondre mauvaise exécution et mauvaise stratégie. Les Matera, Bellman, Masteos, Agences de Papa devenues Versity sont tombées et de haut qui plus est. L'analyse de leur chute révèle des péchés communs, déjà évoqués, et des différences entre ces start-up. Les points retrouvés à chaque fois : la conviction de pouvoir à bon compte supplanter les anciens, renouveler les métiers et prendre tout le marché, sans considération des difficultés de ces activités, que le digital n'aplanirait que pour partie, des dépenses publicitaires pharaoniques pour s'imposer, une insuffisante conscience des barrières juridiques à l'entrée. Pour certaines, une dose de naïveté sinon de l'imposture.

Sauf que ces entreprises et leurs créateurs avaient eu des intuitions. Ils avaient constaté des défauts qui affectaient bel et bien la cuirasse, et qui pénalisaient les acteurs en place. On peut toujours nier un problème parce que d'autres ne le résolvent pas mieux que vous, ou plus mal puisqu'ils s'abîment à vouloir le traiter, mais le problème persiste, têtu. Que sont ces problèmes résistants ? Ils sont multiples et les relever ne déshonore pas la communauté immobilière : leur constat doit la faire évoluer et grandir. Une relation client déficiente dans les services au logement ? Oui, indéniablement. Un degré de compétence moyen trop bas ? Oui. Un mode de calcul des honoraires en transaction, indexé sur le prix de vente, ou encore l'absence de services à la carte ? À revoir sans nul doute. L'absence d'offre de conseil pour l'investissement locatif dans l'existant ? Un préjudice alors que le parc à louer est insuffisant et qu'il faut faire lever des vocations d'investisseurs en les accompagnant. Ce sont tous ces maux, et quelques autres, que les start-up défuntes citées plus haut ont identifié et auxquels elles ont voulu apporter des solutions inédites. Elles l'ont fait en commettant des erreurs, assez graves pour qu'elles aient mis fin à l'aventure de leurs entreprises et à leurs stratégies originelles. Au fond, leur plus lourde erreur est d'avoir beaucoup promis et peu tenu. Ils ont déçu et leurs détracteurs de l'époque ont beau jeu de dire qu'ils se sont trompés sur toute la ligne. Ils ont apporté de l'eau au moulin de ceux qui les voyaient arriver avec crainte ou déplaisir ou mépris. Ils ont entaché non seulement les remèdes qu'ils prétendaient administrer au marché, inadaptés ou mal ajustés, mais aussi leur diagnostic, qui lui était pertinent.

Leur voix est devenue inaudible et ils sont passés de la lumière à l'ombre en peu de temps. Il faut ajouter à cela que leurs mécomptes, quand ce ne sont pas des banqueroutes, les disqualifient, dans un pays où l'on paie cher l'échec entrepreneurial. Lorsqu'ils n'ont pas fait le choix du cynisme en revendiquant d'avoir pris à leur propre jeu des fonds d'investissement actionnaires cupides et pousse-au-crime. Bien sûr, on n'attendra pas que la communauté qu'ils ont bousculée et malmenée les absolve. Juste qu'elle tire profit de leur plus puissant apport, qui ne lui aura rien coûté, sinon quelques parts de marché reprises depuis : une certaine lucidité sur l'immobilier et ses pratiques, cruelle peut-être et dérangeante, précieuse en tout cas. Pour que cet épisode n'ait pas été pour elle un jeu blanc, tout au plus un tourment de plus dans sa longue histoire, et qu'elle en sorte grandie et plus intelligente.

Photo | Henry Buzy-Cazaux

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